Longue marche à travers les Cerces. Je visais un 3000 parce que mon corps n’est jamais allé aussi haut sur mes pieds. Mais très vite peu d’espoir : neige abondante dès les contreforts du Granon, progression difficile. Au sommet, impossible de poursuivre – neige parfois jusqu’à la taille. Comment s’appelle ce sommet du massif des Écrins qui, à midi, prend la forme d’une canine et ressemble le soir à un gros champignon ? Pourquoi ça se déforme autant, pourquoi ça se moque de nous comme ça ? Puis retour par le petit Aréa en crapahutant dans la neige, via le col de Buffère et le Freyssinet – quelques avalanches en amont cause chaleur et neige fraîche.


Paris. Long dossier à remplir pour le Guatemala avec certificat médical maousse. Quelques pages de Kafka dans le train, notamment ce fragment que je ne connaissais pas : « J’aimerais beaucoup – et en effet pourquoi pas ? – faire une randonnée en compagnie d’absolument personne. Naturellement en montagne, où sinon ? »


Après un moment, je me suis aperçu que je ne connaissais plus personne. Où étaient mes vieux amis, que faisaient-ils, se souvenaient-ils encore de moi ? Pourtant, je n’ai jamais dit adieu à personne, et j’ai toujours mis un soin particulier à employer, au moment où il faut se quitter, des formules empathiques destinées à montrer l’émotion que j’éprouve pour les gens. Mais rien à faire : sitôt quittés, les gens disparaissent de ma vie en même temps qu’ils tournent à l’angle de la rue.

Au début, je me disais que ce n’était pas grave, car je comptais encore beaucoup d’autres gens parmi mes connaissances. Nous nous donnions rendez-vous pour boire des pintes et nous quittions toujours par à la prochaine ou on se tient au courant ou à bientôt ou encore tu me raconteras – mais je ne les revoyais jamais.

Quand je me suis mis à ne plus connaître que quelques personnes, des connaissances superficielles à qui d’ailleurs je ne savais pas quoi raconter, je ne me suis pas encore inquiété. Ça passait le temps, et je me disais que les amis, ça va ça vient, que ces mouvements sont naturels et qu’il ne faut surtout pas s’en mêler.

Un jour, après avoir convaincu un type rencontré dans un supermarché de boire un café avec moi, tandis que nous nous regardions dans le blanc des yeux, lui un peu gêné avec sa grande moustache blanche et son tee-shirt rider forever, moi me cherchant une contenance dans le marc de café, j’ai compris qu’il valait mieux que je ne parle plus du tout, alors j’ai préféré disparaître à mon tour au coin de la rue.


Quelques jours à me disloquer tout entier en attendant le retour de B. Désir de rien dans la tête, canapé films américains et fragments de Kafka que je redécouvre.

Je n’aime pas trop, d’ailleurs, le mot fragment quand on l’emploie pour Kafka. Pourquoi pas pièces, comme pièces de tissu qu’on pourrait coudre ensemble et formeraient un vêtement entier bariolé, un peu dingue ?