En une journée, remontons le Chiapas, traversons l'état de Tabasco pour entrer dans celui de Campeche. En quittant les montagnes chiapanèques, les plaines dominent, d'herbes hautes et de marécages, lardées de lignes à haute tension que l'autopista traverse, sans s'en rendre compte, comme un tracé à la règle. Direction le Yucatán – fin du pays sauvage, pauvre qui ressemble tant au Guatemala. Halte pour la nuit à Sabancuy, qui pour de mystérieuses raisons n'est pas devenu balnéaire : ville de pêcheurs en bordure de littoral. Créchons dans un appartement au rez-de-chaussée qui donne sur la rue. Le soir, les enfants viennent chanter des chansons de Noël en échange de quelques pièces.

Ascension, de Ludwig Hohl. La montagne et le gouffre, la montagne est le gouffre. Je retiens, pour ma part, la tentative audacieuse de constituer la microgéographie d'une montagne, qui est mouvante, jamais la même selon qui la regarde et depuis où. C'est l'étrangeté du texte : élaborant la montagne, qui change, en demeurant immobile, effroyablement.


Longue route littorale où l'on peut atteindre avec une bonne voiture – la nôtre est faite pour ça – des vitesses phénoménales. Grand soleil et mer verte, arbres estivaux aux abords du bitume. On fonce. On le fait rarement, mais aujourd'hui on fonce. Comment ne pas être heureux ?


Repas de Noël à Mérida, dans une cantina noire de monde. Derrière nous, deux jeunes de vingt ans, mexicains, sans doute yucatecos. Je suppose que c'est leur Navidad en amoureux. Détendus, pas l'ombre d'un souci visible. Durant les quarante-cinq minutes qu'ils étaient face à moi, à l'autre table, je crois qu'ils ne se sont jamais regardés autrement que par le truchement de leurs téléphones. Ils se souriaient à travers leurs téléphones, se faisaient des v de la victoire à travers leurs téléphones, en même temps qu'ils se prenaient en photo. Ils se parlaient, mais sans quitter des yeux leurs téléphones. Parfois, rarement, ils se montraient leurs écrans, juste quelques secondes. Quand ils mangeaient, je voyais la main libre de la fille, à chaque bouchée de tacos, allumant l'écran de manière insensée, puis l'éteignant, puis le rallumant. Elle était marrante cette fille, jolie, vive ; nous aurions pu les inviter à notre table.

Et je pense aux criminels responsables de tout ça, aux années qu'il faudra, d'abord pour se rendre compte de la profondeur des dégâts, dans toutes les catégories de la population, puis pour soigner. Je pense aux criminels milliardaires qui achèvent de prendre le pouvoir, non tant par le haut ou par le bas, mais par l'intime, par la synapse.


Quittons Mérida à l'atmosphère électrique. À Valladolid, croisons davantage de gens parlant français qu'espagnol.

La Serpe, Jaenada. Comment nomme-t-on ce genre littéraire, désormais majoritaire et redoutablement efficace ? Celui de l'écrivain qui met en scène son enquête, son cheminement. L'autofiction est une quête d'identité où l'on utilise la fiction pour le surgissement de la mémoire. Ici c'est autre chose. La Serpe, ou L'Adversaire par exemple, procèdent autrement. Narrative non-fiction, j'imagine. La mise en scène de soi est un fil conducteur, un tuteur autour duquel se développe le sujet du livre (Arnaud, Romand, etc...). Tous ces livres se disent roman, mais la fiction y est absente, ainsi que la création langagière. Ils ne fonctionnent – et c'est toujours un tour de force – que grâce à la petite musique intérieure de l'auteur, sans que rien ne soit explicitement remarquable, et qui pourrait nous rendre passionnante l'histoire du caniche faisant sa crotte. Chaque roman de ce genre n'est que l'exhibition, parfois impudique, des charmes de cette musique intérieure.


Retour à la Capitale. Route sans encombre. Aurons dessiné un ovale presque parfait autour de la Mésoamérique. Les quinze jours de voyage m'ont fait du bien. Je reviens plein d'idées, j'ai un peu d'espoir.