Vercors. Départ huit heures Paris, puis Grenoble via Lyon. Rencontrons à la gare de Grenoble un couple de randonneurs, plus jeunes, sympathiques et l’air au courant. Imaginons faire un bout de chemin avec eux. Malheureusement, nous les perdons de vue dès la première ascension vers St-Nizier du Moucherotte. Après St-Nizier, montée courte mais sèche vers le mont Moucherotte, 1000 d+ pour l’après-midi. Relief aride et sec, végétation rase et désolée, larges plaques calcaires striant l’horizon. Je considère ces montagnes comme de vieux messieurs bourrus qui vivent reclus là depuis des temps reculés. Ce soir, ils forment une communauté de vues et d’esprit qui n’a, de toute évidence, rien de commun.


Giono me tourne autour, ces derniers temps. Son nom revient sans cesse, à propos d’une multitude de sujets. Antoine de Baecque en parle longuement, et fort joliment, dans son journal du Vercors qui vient de paraître (mais qui n’en est pas un), et que j'ai chargé pour la lecture du soir sur la liseuse. Il y a deux mois environ, j’avais établi la liste des auteurs dont je devais avoir lu l’oeuvre avant mes quarante ans (c’est-à-dire l’âge après lequel on ne découvre plus rien) – viens d’y ajouter Giono. Toujours frustré, pour ma part, du journal à la va-vite que je m’efforce de tenir durant mes itinérances. De Baecque me donne l’idée : se contenter, durant la marche, de notations brèves, et c'est seulement de retour à la maison qu'il faudra prendre le temps de les développer toutes, de les amplifier, de les narrativiser, pour rendre hommage et consistance à la nature même de la marche – ce qu’on appellerait, je suppose, récit de voyage

Longue étape aujourd’hui, du Moucherotte au pas de l’Oeille (folle inventivité poétique de la toponymie vertacomicorienne). À l’auberge des Allières, un restaurateur, sans doute amateur de Mussolini et de Bruno Le Maire, a refusé de remplir nos gourdes d’eau, mais a suggéré qu’on lui en achète en bouteille.

Au pas de l’Oeille, panorama grandiose, mais terrifiant et silencieux sur toute la chaine alpine. Ce paysage, c’est notre désespoir à tous. Il fallait voir les cimes, chacune grises, austères et désolées, mortes comme de la caillasse de carrière. Pas de neige à l'horizon, nulle part, aucune trace du velours pur qui mâtine les sommets d’inoubliable. Rien pour nous dire que le paysage nous échappera toujours. Je me suis rappelé, presque mot pour mot, l’explication de mes parents quand je leur avais demandé, enfant, pourquoi même en plein été il y a de la neige sur les sommets. Ils m’ont dit que ça s’appelle des neiges éternelles, des neiges qui ne disparaitront jamais parce que ces territoires, là-haut, sont un autre monde inaccessible. J’en avais conclu qu’heureusement il y aura toujours des choses qui échappent à l’empire de nous. Alors, ce soir et plus que jamais, je suis adulte et il n’y a plus nulle part où fuir.


Du pas de l’Oeille jusqu’à Corrençon en passant par le pas de la Balme. Le Vercors donne l'impression que gravir une de ses montagnes est une requête, qui se paye d’effort et de coeur, pour l’accès à un havre défendu. Après le pas de la Balme, la forteresse s’est enfin ouverte : immensités calcaires aussi pures qu’inhospitalières, taillées de falaises et de blocs fantomatiques, saupoudrées de sapins et d’arbustes solitaires. Croisons régulièrement des traileurs, ceux qui transforment la marche – car le plus souvent le traileur marche plus qu’il ne court – en performance authentifiée par une trace numérique, avec son harnachement fluorescent inspiré des sports urbains. En premier réflexe, je les conchie (malgré mon frère), car lorsqu’on le croise, le traileur ne discute pas, et jamais du paysage, il a bien d’autres choses à faire.


Toute la journée à travers les hauts plateaux, de Corrençon jusqu’aux contrefort du Veymont, qui impose au bout de la sente sinueuse sa masse tranquille, ronde et dégarnie de vieux sage à qui on ne la fait pas. Les hauts plateaux sont gardés par une série de monts qui en réservent l’accès. Une fois dans le domaine, immensité pierreuse et végétation rase faisant une tranchée au sein d'une forêt inextricable – non pas absolument inhospitalière, mais qui signale sourdement, en un très long et bas murmure, qu’elle n’a que faire de nous autres. Grande étape plate et haut perchée, où parfois la perspective se dégage soudain des mélèzes pour dévoiler un vallon entièrement jauni par la sècheresse. Partons lourds (5 litres d’eau, sac à 18 kilos environ), car les sources sont toutes taries. Ce soir, douleurs mollets, coccyx et épaules, corps aux limites de ses facultés adaptatives. N’empêche, depuis plusieurs années que je pratique ces itinérances, je supporte bien mieux qu’auparavant l’épreuve physique de la marche avec sac, et constate avec un brin d’orgueil que maintenant, bien sûr, je deviens un marcheur chevronné.