Fin d'un cours. Par hasard, je digresse sur Popol Vuh, et vois que dans le coin, au fond, un élève se marre, il n’en a rien à foutre. Je proteste : mais c’est la culture de ton pays, non ? – Non m’sieur, c’est la culture des Mayas, et les Mayas sont tous morts.


Rien, depuis des jours rien. Je ne tiens plus le journal, j’ai mal au bide continuellement.


Fin d’aprem foot désormais rituel avec les collègues, j’y prends goût.


Journée au lac d’Ayarza, perdu au milieu de la chaîne de montagnes en direction du Salvador. Quelques baraquements, restaurants rudimentaires et cabanes de pêcheur. Entrons dans l’une d’elle et commandons un poisson ; on nous le pêche dans l’instant à l’épuisette. Autour de nous, sécheresse absolue, tout est mort et calciné sur les flancs des montagnes. Mais le calme, calme total, la radio d’un resto joue un truc comme Fuerza Regida. Un peu plus tard, sur une plage jonchée de plastique, une famille guatémaltèque vient pêcher le poisson à son tour, pour le frire au barbecue qu’ils amènent avec eux. Ils nous regardent avec des yeux amusés : qu’est-ce qu’ils viennent se perdre ici, les gringos ?


La centaine de feux actifs dans le pays, conjugués aux chaleurs terribles – 45° dans le Péten – charge l’air de particules fines à un taux très élevé, au point qu’on ne distingue plus les hauteurs de la ville, ni l’Acatenango ni le Fuego. Tout est gris, sale, les autorités disent qu’il faut s’enfermer chez soi. Je finis Au-dessous du volcan, qu’il faudrait relire immédiatement.


J’ai mis un peu de temps à comprendre le continent que c’est, Au-dessous du volcan. Parce que, comme dit Lowry, c’est d’abord un grand roman d’ivrogne. Jamais lu un texte qui allait aussi loin, aussi précisément dans la sensation alcoolique. C’est le texte qui est ivre – et Lowry, lui, à cette époque, ne l’était plus. Et puis on comprend à mesure qu’on ne comprend plus très bien le texte – quel lieu et que font-ils nos soulards célestes ? – l’immense et vertigineux jeu de symboles, de répétition de thèmes et de motifs qui justifie la perte de sens par l’accès à d’autres, comme autant de flèches et d’ouvertures vers nos propres scandales. Dans l’avant-propos, Nadeau écrit que le moindre arbre a été placé là à dessein afin qu’il réponde à une autre figure placée cent pages plus loin. Et puis la mexicanité – pour moi quasi la guatémaltéquité – tant son Mexique de chaleur et d’ombre, de cantinas et de pelados, hante aussi mon imaginaire présent. L’idée même du volcan qui nous toise et nous dirige – pour lui le Popocatepetl, pour moi le Fuego – c’est Lowry qui me l’a piquée. Dans un gros mois, quand je serai en France, j’achèterai la traduction Darras et relirai tout d’une traite pour comprendre encore mieux la localisation de chaque arbre et que pasó con los amantes.

De retour de deux jours al Lago, San Pedro la Laguna, et – avec H. et Y. sa copine de circonstance –, cuite céleste, vraiment céleste. Vers la fin, trois-quatre heures, sous l’œil bienveillant de l’Atitlán et du Tolimán, avons échoué dans un bar sur la plage, louche, avec des gars d’ici sévères et désœuvrés. La tequila qu’ils servaient n’était pas de la tequila, mais plutôt un genre d’alcool à brûler, ou bien frelaté, et à chaque fois que nous en buvions un shot, nous le vomissions instantanément comme des machines. On a pris quatre ou cinq de ces trucs-là, recouvrant le sable de gerbe, avant de nous faire chasser du bar et de frôler la baston. Por cierto van a pagar !, et nous titubants, à moitié empoisonnés, en français, – allez bien vous faire foutre ! Ensuite bain de minuit dans les eaux du lac – on ne voyait plus les volcans. Et je me souviens encore qu’en rentrant, j’ai pris H. et Y. par les épaules et j’ai soufflé – c’était vrai, mais tellement vrai : estoy muy feliz con ustedes.

Y. est mystérieuse, naïve et déchirante. Femme enfant, vingt et un ans, vivant à la campagne, non loin de la Capitale. C’était sa première cuite, son premier voyage avec un novio, et on sentait bien que tout ça la dépassait largement : comment elle trahissait avec nous son éducation traditionnelle ; comment elle devait bien sentir que sa relation avec H. serait courte et sans lendemain, car il y a, littéralement, un océan mental qui les sépare et qu’elle ne pourra jamais franchir. Et pourtant elle s’accroche, avec ses toutes petites mains, à cet espoir sans doute que nous représentons pour elle ; et souvent elle se tait d’un silence d’enfant, et au bar elle se met à dessiner sur une serviette en papier pendant qu’on picole – une femme ça se tait, je suppose, quand les messieurs discutent. J’espère qu’elle n’abandonnera pas, quand bien même nous ne serions pas à la hauteur (nous ne le serons pas), et qu’avec ses toutes petites mains elle continuera de s’accrocher. Estoy muy feliz con ustedes.