Reprise après deux mois d'arrêt. J'expédie un peu vite : adieux faits au Guate ; arrivée au Pérou. Lima ville noire, poubelles éventrées au milieu des artères larges et fluides. Mangeons des empañadas au Tambo du coin. Nous n'en verrons pas plus de la ville pour ce soir. Je n'arrive pas à croire que nous avons quitté pour le Guatemala pour toujours.
Arrivée à Huaraz. Route à travers les montagnes jaunes et pierreuses des Andes. Huit heures de bus. Entamé les 1500 pages des Détectives Sauvages (longtemps qu'il fallait que je m'y frotte à celui-là), après avoir terminé L'Invention de Morel, qui est un de ces livres – note pour plus tard – qui s'offrent parfaitement pour des anniversaires.
Retrouvons H. au resto, fidèle à lui-même, peut-être plus parleur encore que d'habitude, avec son enthousiasme qui me démontre comment, par contraste, je me suis enfermé avec le temps dans mes montagnes de solitude – solitude à laquelle lui non plus n'échappe pas, et son enthousiasme est un voile – mais on ne fait pas plus rassurant que sa volubilité à lui.
Les femmes de Huaraz avec leurs jupes à volants et leurs chapeaux haut-de-forme.
En prévision de la grande caminata Huayhuash que nous commencerons dans quelques jours, effectuons le matin une marche d'acclimatation vers un lac d'altitude, Laguna Radian, à 4000 mètres. Au retour, achat d'une paire de chaussettes, de gants et d'un bonnet en laine d'ici. Un guide de la caminata, ayant fait l'intermédiaire entre nous et la compagnie, nous a arnaqué de 100$ chacun, et il n'y a plus rien qu'on puisse y faire...
Autre lac pour l'acclimatation, à 4500 mètres : l'altitude commence à peser dans les jambes et la tête. On a le souffle court et des maux de tête parfois. Mais on lève les yeux : il y a encore dans la cordillère des monts à 6000 mètres, 7000 mètres, inconcevables... Nous suçons des caramels de coca pour faire passer le mal des montagnes. Mon esprit, je le sens bien, est confus et inefficace. Et quand on me dit quelque chose, en français ou en espagnol, je fais oui-oui de la tête, mais je ne comprends jamais rien.
Le lac était tellement gris. Demain nous entamerons la grande marche.
Partons pour huit jours dans la cordillère Huayhuash, et je suis toujours confus et inefficace. J'oublie mon téléphone au milieu de la pente. Cette expédition, c'est aussi un business. Une armée de petites mains – des gens d'ici vivant dans les montagnes – monte en même temps que nous avec des mules, mais à bonne distance, pour que tout soit prêt quand nous arrivons au camp de base. Nous, on fait des blagues, on s'amuse bien. Nous sommes huit, des Européens uniquement. B. et moi sommes les plus vieux. Seuls le guide et les ayudantes parlent espagnol.
Succession splendide de lacs de montagne et de crêtes lumineuses. Des condors nous survolent, passant à quelques mètres de nos têtes. Je m'acclimate peu à peu et je retrouve certaines capacités de conscience. En permanence, on mâche des feuilles de coca, ou bien on les prend en thé.
S., notre guide, un jeune gars d'à peine 18 ans, né à Huaraz – pas sûr qu'il m'ait dit la vérité sur son âge – me demande combien de langues je parle. Je réponds, un peu par bravade, que je n'en parle qu'une seule correctement. Ceux du groupe, par commodité, parlent anglais, mais les mots d'anglais que j'ai appris, après trois années sans jamais les utiliser, ne me reviennent pas. Je ne sais plus parler anglais, car il n'y a pas la place en moi pour une autre langue, et je suis jaloux, et admiratif, et perplexe, d'entendre les autres jongler avec facilité entre deux ou trois langues différentes. Surtout, ils apprécient cet apprentissage sur le tas. Ils sont curieux des mots et des phrases des langues qu'ils ne connaissent pas. Moi, je déteste cet exercice. Je prononce des mots d'anglais par seule nécessité.
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