Ascension nocturne du volcan Chachani : dormons (terriblement mal) de 16h à 23h au camp de base, à 5000m, avant de commencer à grimper, vers minuit et demi. Des pas minuscules, nous faisons, à la lueur des frontales, dans le sable et la rocaille. L'épaisseur de la nuit m'impressionne ; il n'y a que le silence, divisé en cinq souffles. À cette altitude, le corps trompe : chaque pas est un effort qui n'a l'air de rien, mais qui lamine. L'énergie se dilue, mystérieusement, dans les gestes et les postures. À l'exception de nos pieds, il n'y a que du noir sur quoi poser les yeux. D., 25 ans, a vomi dès la première heure. B. souffre du froid – plus que nous je crois – mais je sais qu'elle ira en haut.
Le soleil s'est levé quand nous étions au plus fort de la pente, dans le vent et le froid dur et homogène. J'ai cru que la lumière nous donnerait du baume au cœur, mais le sol met un temps fou à se réchauffer. N., notre guide, annonce qu'il reste deux heures d'ascension. J'ai froid, c'est difficile, il ne faut penser qu'aux pas, l'un après l'autre, ne pas penser à ce qui reste. Et puis, j'ai fait la connerie de grimper avec des chaussures de trail plutôt qu'avec des chaussures de montagne. Je n'ai même plus froid aux pieds, je ne les sens plus, et je ne peux plus les bouger. Je crains les engelures. À mesure qu'on approche les 6000m, le manque d'oxygène me donne de forts maux de tête et des nausées. Je ne suis pas loin de gerber à mon tour.
Nous suivons tous les quatre le rythme de D., qui marche si lentement : trois pas, une pause, trois pas, une pause. Dans le vent qui cingle, tenir cette allure est une torture. Lors d'une halte – l'eau a gelé, mais je m'efforce de boire tout de même – O. s'effondre, épuisé, au milieu du chemin, puis se relève. C'est le moment où, au contraire, je commence à reprendre des couleurs : le sommet est là, on le devine le long de l'arête rocheuse, et le soleil commence à réchauffer le sol. Je ne sais toujours pas dans quel état mes pieds en sortiront, mais j'ai de nouveau froid aux orteils, j'imagine que c'est bon signe.
Enfin nous atteignons le sommet – 6097m au GPS – et subitement l'altitude ne compte plus. Le jour est levé maintenant, on domine toutes les cimes d'Arequipa. Je m'enfonce en esprit dans le cratère enneigé, béant. On dit que le Chachani est un des 6000 les plus faciles du monde. Je voudrais en gravir d'autres, aller encore plus haut (c'est infantile, mais quoi ?) – Mais on rentre en Europe, en France, dans les endroits où les volcans ne comptent pas.
Dans le bus pour le retour à Lima, je réalise que c'est la dernière fois que nous rentrons au Guatemala. La même route longe la côte sur des milliers de kilomètres. À gauche, la mer sombre en rouleaux ; à droite, le pur désert, monstrueux : montagnes de sable gris jonchées de morceaux de phares ou de pare-chocs déchiquetés, et des croix minuscules décorés de fleurs fanées, sans arrêt.
La poésie de Bolaño est admirable, simple, transportante – transportable. Quoi qu'il écrive, il donne envie de l'imiter.
Bloqués à l'aéroport de Panamá, où nous avons raté notre correspondance pour le Guate. La compagnie refuse de nous payer l'hôtel, au motif que le retard n'est pas de son fait – mais qui peut le savoir ? C'est probablement faux. Nous dormons donc sur la moquette de l'aéroport. Drôle d'ambiance ici. Des groupes de voyageurs, comme des déchets plastiques oubliés, dérivent parmi les enseignes lumineuses aux rideaux clos. Dehors, par les grandes baies vitrées, des camions robotisés vont et viennent.
Sur la moquette, je rentre au Guate pour quitter le Guate – ça m'arrache le cœur.
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