Bien dix ans que je n'avais pas revu Stalker, mon grand film d'une autre époque. La désespérance et l'effroi qui les gagnent à mesure qu'ils progressent dans la chambre ; les périls omniprésents qu'on ne voit jamais. La Zone d'abord et surtout comme paysage mental – paysage mental – c'est là aussi que va ma marcheuse.
Yoga. Pour arrêter les vritti, se concentrer sur sa respiration, d'abord, puis sur l'ensemble des sensations. Essayer, même si cela semble impossible, de prendre conscience de la totalité des phénomènes corporels, observer le moindre déséquilibre, la moindre douleur, le moindre accident. – Et contrairement à mes craintes, cette attention extrême à moi-même ne me plonge pas dans l'angoisse du corps, mais, de manière étonnamment apaisée, puisqu'il faut porter sur les phénomènes corporels un regard neutre, m'amène à comprendre – bizarre de le formuler ainsi mais je n'ai pas mieux – que le corps est une machine dont le fonctionnement se fera toujours sur le mode du bon gré mal gré.
Yoga, de Carrère. Je lis les règlements de compte par tribunes interposées de Carrère et d'Hélène Devynck. J'apprends que, contrairement à ce que Carrère raconte dans le bouquin, celui-ci ne s'est pas rendu en Grèce après sa dépression, mais avant qu'elle ne commence. Et que son séjour n'a duré que quelques jours, plutôt que quelques semaines. Et ce n'est pas sans importance. (Enfin, ce n'est pas sans importance pour qui accorde de l'importance aux petits jeux littéraro-mondains de ces gens à l'influence importante). Plus tôt dans le livre, Carrère affirme qu'il n'a qu'une règle dans son entreprise littéraire : dire la vérité. (C'est le vieux truc impossible de tous les autobiographes). Mais alors, s'il ment sur la durée et la chronologie de ses séjours, pourquoi ne mentirait-il pas sur Hamid, Atik et Hussein ? (– Il ment probablement là-dessus). Et ce stage de méditation à partir duquel tout a commencé ? (– Il ment peut-être là-dessus). Alors : est-ce qu'il pratique même le yoga ? (– Il n'est pas impossible qu'il mente là-dessus aussi). Pourtant, c'est parce qu'il affirme pratiquer le yoga et que je considère Carrère comme un très bon introducteur, que j'ai voulu me fader son bouquin, pour mieux comprendre le yoga. Et je ne pourrais donc pas lui faire confiance ? Peut-être que c’est un charlatan, qui a regardé deux-trois tutos et les a fondus en paragraphes ? D'ici, je vois venir le mauvais retournement sophistique : l'intérêt littéraire de ce texte se trouve justement dans la recomposition par la fiction de la réalité, et gnagnagna et gnagnagna (C'est le vieux truc inutile de tous les autofictionneurs). Le problème avec ces auteurs-là, qui lient inextricablement l'intime avec le réel, c'est qu'ils placent la confiance au centre du pacte de lecture. Et s'il y a un truc qu'il faut savoir des auteurs, des autrices, du moindre écrivaillon-ionne, c'est qu'il ne faut jamais, jamais leur faire confiance. Carrère nous écrit, appelant à lui faire confiance, mais c'est comme un drogué jurant qu'il s'arrête demain.
Yoga, c'est une mythomanie satisfaite. Et le lecteur n'a aucun intérêt, autre que puéril, à démêler des fils qui ne concernent de toute façon que l'auteur. Qu'est-ce que j'en tire, moi, de toutes ces histoires d'île, de pianiste, de Bernard Maris et de yoga – tout est faux tout est vrai c'est égal – hormis l'impression que je me suis fait arnaquer ? C'est une entreprise de glorification par les pires procédés qui soient, un tout petit truc rempli de considérations intéressantes.
Deux semaines chaque jour d'étirements yogiques. Il m'est impossible de diriger mes pensées vers un seul point. Tout au plus, je parviens à les freiner quelques secondes, vingt, trente, en direction de ma respiration, avant qu'elles s'éparpillent de nouveau. Ça pense fort tout le temps, en tout sens et pour rien. Ça m'explose le crâne.
Et tout le cours dans le brouhaha des élèves pour dire de grosses conneries sur l'art de la dissertation. Et la petite D. qui m'émeut terriblement ces jours-ci, car j'ai l'impression qu'elle apprend dans la douleur à se connaître, sa sensibilité fine et nerveuse, instable – et revoilà Carrère citant Proust : « la famille lamentable et magnifique des nerveux », dont nous sommes.
Plus une seule nuit de sommeil correct. Des réveils à trois heures du matin et les pensamientos estúpidos au-dessus du crâne comme des vautours. Rien écrire, rien écrire. Que tout autour de moi fasse pause. Que j'aie le temps long et immobile enfin rien qu’à moi.
Une partie de la journée à écrire des cartons de SP pour le livre ; phrases un peu stupides et vaines que je rédige pour d'illustres inconnus dans l'espoir qu'ils y jettent un coup d’œil.
Les deux parties d'échecs jouées aujourd'hui avec S., en revanche, me comblent de joie.
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