Au poste-frontière, nous avons pété les plombs deux fois, à tour de rôle. La première fois, moi, parce que le type à la garita se livrait à un chantage ridicule. La seconde, B., parce que la guichetière restait inflexible. Les frontières sont des lieux conçus pour vous laisser dans l’indécision et vous mettre mal à l’aise. Rien n’est indiqué. On vous demande de choisir vos options, mais sans vous informer de ce qu’impliquent ces options. À la frontière, émanation la plus froide de l’État, on ne veut pas que vous sachiez comment ça va se passer. À la fin, vous signez quelques papiers, vous payez quelques trucs, et avec ça ils vous tiennent.
Tapachula, fin d’après-midi, à propos de laquelle un guide touristique pourrait bien écrire qu’elle somnole dans la moiteur de la côte Pacifique, ou quelque chose dans ce goût. Sur le zócalo, on installe une marimba et la carrera navideña se termine dans la bonne humeur. On regarde les stands, les bestioles séchées qui se mangent ; pour un peu on danserait.
Quatre cents kilomètres en ligne droite, longeant l'océan à travers les reliefs secs du Chiapas, entre Tapachula et Tuxtla. Pas âme qui vive, seule la route traversante. Une tortue, à un moment, que nous avons sans doute écrasée. Je lis des articles sur Marcos et l’EZLN ; je devine que nous entrons dans une région en guerre, depuis très longtemps en guerre, et que nous avons, avec cette grosse bagnole blanche à vitres teintées, immatriculée au Guatemala, toutes les apparences de l’ennemi. Le soir, à Tuxtla, une démonstration de danse traditionnelle en soutien aux syndicats d’éducation populaire. Le speaker crie « Résistance ! » et la foule répète dans l’enthousiasme.
On peine à croire qu’il y a trente ans, à San Cristóbal, des guérilleros surgis des montagnes de la nada, coiffés de passe-montagnes, se sont emparés de la ville et des villages totziles alentour, montrant au monde entier la pertinence du zapatisme pour le XXIe siècle à venir. À présent, le centre de San Cristobal est à mi-chemin de l’attraction touristique et du centre commercial à ciel ouvert, où des backpackeurs européens s’inventent une vie rebelle, font du macramé quelque temps pour d’autres riches touristes amateurs d’architecture. À San Cristóbal, tout se passe comme si la mondialisation et le capitalisme avaient voulu punir le culot zapatiste, en pervertissant de la manière habituelle – acculturation, dépossession – la plus puissante de leurs villes.
Pour le texte en cours, je m’interroge sur le mot à employer pour désigner les peuples qui habitaient ces terres avant les colonisations. Indigènes ? Mayas ? En lisant Marcos – Marcos traduit –, j’opte pour un troisième, Indiens. Ainsi, je me préserve du regard ethnographique induit par indigène, ainsi que d’une simplification au fond aberrante : dirait-on que moi, je suis un Romain ou un Gaulois ? Bien sûr, Indiens ne va pas non plus sans son lot de problèmes insurmontables. C’est toutefois le choix qu’on fait les traducteurs d’Asturias. Je m'y plierai quand ça sera possible.
Visite des deux villages totziles sur les hauteurs de San Cristóbal. À San Juan Chamula, dans l’église vide de tout mobilier, on fait brûler des bougies à même le sol. La suie a noirci les murs et on devine des traces récentes d'incendie. Dans la pénombre, les gens sont enveloppés dans des peaux de mouton noires. Ici, il est interdit de se donner l’abrazo en public.
En regardant les gens dans la rue, je me demande lesquels d’entre eux, il y a vingt ans, dix ans, peut-être aujourd’hui encore, ont enfilé le passe-montagne pour dire aux puissants, aux seigneurs féodaux, aux ladinos satisfaits, que leur action civilisatrice au bulldozer – Marcos dit même que les XXe et XXIe siècles ont détruit les Indiens plus que les siècles de colonisation ! – ils en crèvent.
Laisser un commentaire