Joie de la chimie moderne et du premier sommeil bien cotonneux depuis des semaines.

Bricolé un petit répertoire pour les 428 films stockés sur le disque dur. Désormais tout est nickel – j’y ai passé un temps fou et cela ne servira jamais à rien, ou presque.

Je lis le journal tous les jours et le monde se délite tellement, tellement plus tous les jours, que je me demande pourquoi, demain, nous n’en viendrions pas à nous réveiller tous flottant dans le vide.


La progression narrative dans Betty La Fea est impressionnante. Je trouve dans l’art de la telenovela – quoique je ne sois pas certain que Betty respecte strictement les canons du genre – une autre manière de raconter une histoire, en contrôlant plus finement qu’ailleurs le passage du temps.

On accepte, dans Betty, que l’intrigue traîne quinze jours durant, s'égrenant comme un compte à rebours, avant de connaître une brusque accélération sur deux ou trois épisodes. On accepte le ressassement des mêmes figures imposées, pour mieux s’en débarrasser un jour ou l’autre.

Nous sommes devant une telenovela comme devant un match de football : « 60 millions de sélectionneurs » ; « On refait le match » – chaque spectateur est en réalité son propre scénariste, se demandant à voix haute, avec une pointe d’excitation en faisant la vaisselle après l’épisode du soir, comment il s’y prendrait, lui, pour précipiter Betty dans les bras du beau Michel, ou pour trouver une porte de sortie honorable à Marcela la femme bafouée.


Grippé toute la semaine. Cloué au canapé à regarder pour la vingtième fois les saisons du Bureau des Légendes. Puis, le soir, dans En Liberté, Yvonne s’apprête à raconter une histoire à son petit avant qu’il s’endorme. Puis elle se ravise. « Raconter des histoires, dit-elle, c’est parfois une question de croyance ».

Cette phrase toute simple est peut-être la brique qui me manquait pour mes réflexions du moment sur le roman contemporain. J’essaye de mettre en forme l’idée selon laquelle le roman d'aujourd’hui assigne à l’invention des tâches subalternes. Par exemple, Le Mage du Kremlin n’est un roman que pour des raisons de convenance ; sa tâche est celle d’un essai, qu’il dissimule par du tissu fictionnel, décoratif, où l’invention est réduite à la portion congrue. La majorité des romans français récents que je lis fonctionnent sur ce modèle : l'invention est instrumentale, souvent marginale, ne se suffit jamais à elle-même. Et on en vient à l'idée de croyance : « raconter des histoires, c’est parfois une question de croyance ». Peut-être que ce sont les romanciers eux-mêmes, à l'instar d'Yvonne refusant de raconter son histoire au petit, qui ont cessé d'y croire.

Dans Betty, ils osent encore raconter des histoires. Dans En Liberté aussi.


Je suis désespéré que ça ne fonctionne pas. Plus je relis, moins ça fonctionne. J’ai l’impression de m’acharner sur un cadavre qui n’a jamais été vivant. En soi, qu’est-ce que ça voudrait dire, renoncer, après deux ans et demi de travail ? Est-ce qu’on peut accepter, sans apparaitre ridicule à soi-même, de s’être constamment trompé durant deux ans et demi ? Avec ce texte j’ai l’intuition que je vais dans le mur, parce que, même s’il n’est techniquement pas si mauvais – ainsi que j’en ai parfois, comme ce soir, l’impression –, personne ne pourra décemment l’aimer. En même temps j’ai la certitude – et ce n’est pas une contradiction – que si je vais au bout de ce que j’ai en tête, la construction de ce roman-là, même raté, m’aura fait devenir un romancier plus compétent.