Betty la Fea, on en voit le bout, et je suis fasciné par la manière dont ça fonctionne. Économie de moyen, de jeu, de mise en scène. La narration, tour à tour prestidigitatrice, comptable ou athlète, tient tout. L'écriture de telenovela – je me souviens aussi de Plus Belle La Vie – est un mystère de rouerie, d'intelligence et de compréhension profonde des potentialités de la fiction – sans rire.
Deux grandes frises chronologiques sur toute la longueur du mur, avec des Post-its colorés du début à la fin, censés m'aider à matérialiser le texte à venir. Et puis si ça ne sert à rien, au moins ça décore.
Vendredi, je me suis écharpé avec une collègue à propos de grammaire – saine occupation de prof de français, certes. Non, les compléments circonstanciels ne sont pas liés au verbe. Et les attributs du sujet ne sont pas des fonctions liées au nom. Mais on se fiche bien de cette discussion. Ce que je remarque en revanche, c'est qu'elle a eu lieu il y a 72 heures, et que, depuis lors, il n'y a pas eu une heure où je n'ai pas pensé à la typologie des fonctions grammaticales. Quelque part, au fond de moi, il est intolérable qu'on enseigne ainsi. On aura le droit de se foutre de moi et de me dire : ce n'est que de la grammaire...
La grammaire (qu'on réduira à l'étude des régularités de la langue) est un monde rassurant, où chaque fait de langue appartient à une catégorie, et où les relations entre ces catégories sont elles aussi connues, documentées et prévisibles. Bien sûr, il arrive que l'étude achoppe sur certains événements linguistiques (parfois très communs), mais ces ambiguïtés dans l'analyse ne font que souligner le caractère irréductible, surprenant de la langue, et donnent valeur à la tâche inlassable du grammairien. En somme, la grammaire ne limite pas le monde, mais le rend habitable. Alors, en prétendant que les compléments circonstanciels sont des compléments du verbe, on me ramène subitement au monde réel, à l'ère de l'instable, du changeant, du destructible. Si même la grammaire ne tient plus, alors qu'est-ce qui pourra tenir ? Cette pensée-là est intolérable.
Dans une émission de Xavier de la Porte, au cours d'une discussion avec Laurent Fressinet, Grand Maître d'échecs, revient cette idée que je formule souvent pour moi-même en révisant mes parties à l'ordi. L'évaluation que donnent les modules d'analyse est une évaluation absolue plutôt que relative. C'est-à-dire qu'elle ne concerne qu'une position donnée, sans prendre en compte le niveau du joueur qui l'obtient. Moi, piètre joueur, suis donc évalué de la même manière par l'ordinateur que si j'étais champion du monde. Cependant, il se trouve que, dans une position donnée, si je joue le meilleur coup selon l'ordinateur, peut-être qu'en pratique, relativement à mes capacités, cela reviendrait pour moi à jouer une gaffe, puisque je serais incapable de trouver la suite de coups gagnante. À l'inverse, un coup moyen selon l'ordinateur, ne me donnant qu'un maigre avantage, deviendra peut-être un excellent coup pour moi, puisqu'il serait le meilleur que je puisse trouver. Ceci est, je crois, bien résumé par l'adage échiquéen : « gaffe non réfutée devient bon coup ». Ainsi, il faudrait paramétrer les évaluations d'ordi pour y intégrer le niveau ELO. L'ordi proposerait le meilleur coup pour un niveau donné, alors les amateurs dans mon genre pourraient enfin se servir correctement de l'ordinateur.
« Je distingue l'énigme à la fois du mystère et du problème. Le mystère nous dépasse, la distance qui le sépare de notre entendement semble trop grande pour que nous imaginions pouvoir la combler. Le problème quant à lui se présente comme une tâche à notre portée. L'énigme se situe entre les deux : elle nous sidère, nous paralyse, mais nous met au défi de la résoudre. »
Daniel Andler, Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme, 2023
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