C'est pas le Pérou, je n'ai rien écrit. Je n'ai rien dit non plus de l'au revoir au Guate – qui n'a pas pris la forme d'un au revoir, qui n'a d'ailleurs pris aucune forme – et pas davantage ouvert le cahier du journal pour raconter l'arrivée à Dreux, Dreux, Dreux – imaginer qu'on va vivre à Dreux.
Avons pris un grand appartement sous les combles, plein centre-ville : ça sera sans doute la fournaise l'été, et le froid de canard l'hiver. J'aimerais rester un peu dans cette ville, et même assez longtemps. Rencontrer des gens, connaître la boulangère du bout de la rue et le barman, c'est bête, dire bonjour en passant le matin. Et je m'inquiète pour B., pas sûr qu'elle touche le chômage, et moi je suis à 80%, et l'appart est chauffé au gaz – et je réalise que nous allons vivre, pour une année au moins, largement au-dessus de nos moyens. Mais le plus urgent est encore d'arrêter d'arrêter d'écrire le journal.
Des mails s'étaient glissés dans le tiroir à spams de la boite mail aefe que je ne consulte jamais : la mutuelle me réclame, depuis des mois, après des dizaines de relances, des milles et des cents. Je tombe des nues.
Au collège, la petite Z., mutique, un peu souillon, me demande avec une candeur désarmante, à propos de ce texte pour enfant que nous étudions : « Monsieur, ça veut dire quoi, "planète Mars" ? » Ici, à travers les lambeaux de l'éducation publique, c'est ce qu'on voit et que j'avais un peu oublié : l'ignorance et la pauvreté qui mange tout. Les élèves pour lesquels on estime – parce qu'on n'a plus grand-chose d'autre à estimer – qu'écrire dix mots dans l'heure et lire trois lignes c'est déjà pas mal. Et malgré tout s'accrocher à cela : les victoires sont minuscules mais elles sont possibles, avec un peu d'abnégation et de bonne volonté, et de courage et de joie, et puis c'est pas eux, c'est pas nous, on dira que c'est le territoire, l'air, l'Europe, le monde. Le monde qui les fait comme ça : dépecés.
Premier footing à travers les lotissements et les chemins de campagne. Je pense beaucoup aux 4èmes et aux petits détails de l'appartement. J'essaye de lire Le Horla quelques minutes avant de dormir – et je dors mal –, mais je n'y arrive pas.
Les mots croisés. Leur expliquer le sens horizontal et vertical. Les cases noires, on ne note rien dedans. Ensuite, Chtulhu. Un parent d'élève, que je rencontre sur la place, me dit que l'année dernière des gars de 3ème ont suivi sa fille jusqu'à l'intérieur de son immeuble.
Du rangement. Cette année – cette année plus que les autres –, j'éprouve l'envie absurde et totalitaire que chaque babiole ou morceau de chose ait une place définie. Et puisque c'est impossible, et que le désordre finira par s'installer comme la mer monte, alors je serai frustré, puis triste et en colère, de mon impuissance à contrôler le flot des choses.
J'entends la chaudière se déclencher. Pourquoi se déclenche-t-elle, puisque j'ai fermé les radiateurs et réglé le thermostat en mode été ? Elle se déclenche et je devine, au bruit sourd et doux du gaz qui circule dans les tuyaux, puis brûlé par l'allume-gaz, que c'est notre fric qui s'évanouit. (Le fric qui nous permettait d'être bourgeois et adultes) Et le soir même, je lis que les Houthis ont provoqué la fermeture d'un autre pipeline, ce qui fera flamber davantage les prix de l'énergie.
Parc Louis-Philippe, graviers et broussailles, presque un terrain vague, dominé par une grande antenne 4G.
Film : Nope. Un peu n'importe quoi, mais une certaine idée du ciel.
Dans notre entourage, il y a une bande de gens de notre âge, qui vivent à Paris, qui ont fait les grandes écoles et qui travaillent pour les banques, qui se laissent séduire par Sarah Knafo. Ils ont même dîné avec, paraît-il. Ce n'était pas le cas avant, mais aujourd'hui ces gens disent, sans ciller, « je ne suis pas raciste mais », ou parlent du RSA avec beaucoup, beaucoup de fantaisie. On ne l'a pas senti venir, que dans la vie réelle aussi, la nôtre, et pas seulement dans le journal, les gosses de riches deviendraient les plus parfaits des héritiers ; on n'a pas vu l'époque changer ; on n'a rien compris du tout.
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