Faute à l'altitude, nous allons, tous, beaucoup trop souvent aux toilettes. Le campement où nous sommes – au bas mot trente personnes – ne compte que deux chiottes, dans de petites cabanes à l'écart. Dès que j'ai un moment, j'ouvre Les Détectives Sauvages. Ce livre, je cherche d'où lui vient ce pouvoir immédiat de fascination. Dans la catastrophe littéraire où nous sommes, où l'art par les mots n'existe presque plus, Bolaño fait exister un monde, au contraire, où la poésie, les revues de poésie, les poètes, les théories littéraires et les schismes théoriques, tiennent une importante capitale et déraisonnable : les poètes se lisent et se reconnaissent, et tout le monde veut être poète. On peut se faire la peau pour le respect des poètes, et on se drague et on baise par et pour la poésie. Les revues de poésie sont lues avec admiration et rapportent de l'argent qui sert à faire d'autres revues. Dans le monde peuplé d'humains que Bolaño met à notre disposition, rien n'est plus important que la poésie. Alors pourquoi refermer un jour ce livre, puisqu'il renferme le monde qu'il faudrait ?
Altitude : 5036 mètres. Toutes les photos possibles pour immortaliser, bien sûr. Et le froid nous use à mesure. On me fait la démonstration du zoom de l'iPhone 17 pro, qui est démentiel. On y voit mieux qu'avec des jumelles.
Avec l'altitude, je fais des rêves étranges : j'ai rêvé qu'O. s'était abîmé l'œil en s'approchant trop près d'un réacteur d'avion. Je la retrouvai dans la salle des profs, face à un ordi, essayant en vain de déchiffrer ce qui s'affichait sur son téléphone, le visage barré par une énorme paire de lunettes carrées, noires et blanches. Elle se penchait en avant pour lire son téléphone, le visage presque collé à l'appareil.
Quelques bières au campement. Sommes redescendus à 3500 mètres. Hier, S., le guide, m'expliquait que les montagnes de la cordillera Huayhuash, il les parcourt chaque été depuis son enfance. Il sait que pour nous, les touristes, c'est une merveille. Mais pour lui, pour sa famille, pour ses souvenirs d'enfant, c'est une tristesse sans mots. Quand il était enfant, ces roches nues couleur sable et bordeaux étaient recouvertes, été comme hiver, de neiges éternelles. Et c'est l'eau qui s'en va, me dit-il. J'ai essayé de regarder les montagnes avec les yeux rieurs de S., qui pourtant sait.
Rencontrons C., backpackeuse absolue. Trente ans, grande et blonde, savoyarde, qui voyage de l'Afrique à l'Amérique depuis des mois grâce à l'argent qu'elle a gagné dans les mines australiennes.
Mal aux genoux. Un groupe de touristes israéliens nous suit et je suis surpris de constater l'animosité à leur égard de mon groupe. Ils disent : Je ne peux pas les voir, les Israéliens. Les mêmes touristes israéliens collent sur les panneaux indicateurs des autocollants en hébreu rendant hommage à l'armée. Ils marchent avec une enceinte type JBL et font profiter toute la vallée de leur gros rap qui tache. Ce sont d'anciens militaires, me dit un compagnon de C., qui a tenté de nouer connaissance avec eux. On chuchote à voix basse sur leur passage : difficile de ne pas penser à ce qu'ils ont fait là-bas. Eux nous méprisent également, sans beaucoup s'en cacher. L'incompréhension est totale.
Avant-dernier jour de marche. Chemin le long des crêtes jusqu'à la sortie de la cordillera. J'aime la marche, mais les montagnes nues, les glaciers diminués me foutent chaque fois plus d'amertume dans la tronche. Et puis je vieillis. Peut-être qu'à mon âge, la majesté des paysages montagnards – j'en ai vu mille, et ils se ressemblent des Alpes aux Andes – n'est plus une raison suffisante. Peut-être qu'il faut faire comme F. à présent, qui a cessé depuis longtemps les grandes équipées et peut passer la nuit, les pieds dans un cours d'eau, à chercher des larves de batraciens.
Les Détectives Sauvages : les choses se corsent pour les réal-viscéralistes ; les nuages noirs recouvrent les nuages blancs au-dessus du D.F. Pas d'avenir pour la poésie ; et sans doute pas pour Ulises Lima.
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