J’imaginais le Chiapas jaune, ocre, blanc, et qu'il y aurait au-dessus des montagnes, parfois, des éclats vermillon. Avons roulé toute la journée à travers les vallées, dans les petits pueblos où des panneaux signalent le territoire de l’EZNL. Le Chiapas est vert pâle, auburn, azur. Les routes, par rapport au Guatemala, sont en excellent état. Y a-t-il encore des guérilleros qui se cachent dans ces montagnes épaisses ? Dans ses entretiens avec Yvon Le Bot, Marcos raconte les difficultés qu’ils ont eues, à la fin des années 1980, à descendre dans les villages pour rallier les indiens à leur cause. Ils y sont parvenus patiemment, en s’adressant d’abord aux femmes, qui ont convaincu leurs maris qu’avant d’entamer la lutte armée il fallait arrêter de se saouler la tronche à longueur de journée.
Nous irons bientôt dans la selva lacandone, à quelques kilomètres de la frontière guatémaltèque. Et au fond, je n’en ai pas envie, et j’en ai honte, et je ne saurais pas expliquer à B. sans être too much. Le gouvernement mexicain a promis aux Lacandons qu’ils sortiraient de la pauvreté s’ils s’ouvraient au tourisme. Résultat : le tourisme est en train de les détruire, et ils sont plus pauvres que jamais. Ils ne touchent pas les bénéfices de leurs investissements. Ce sont typiquement les mécanismes que décrivent les zapatistes, que je lis avec avidité en ce moment. Qu’est-ce que nous venons faire là-bas, sinon les coloniser avec le sourire ?
À Palenque, nous nous tenons devant les pyramides et les bas-reliefs en excellent état de conservation. B. me rappelle ce fait intéressant : l’effet spectaculaire, pour nous, est aussi d'observer ces pyramides depuis la jungle dense et profonde. Mais il faut imaginer qu’à l’apogée du monde maya, vers 500 après J.-C., tous les arbres avaient été rasés à des kilomètres à la ronde pour les besoins des cités. Outre les guerres, c’est la déforestation qui sera une des causes principales de leur ruine.
La route qui s’enfonce en territoire lacandon est droite sur des centaines de kilomètres. Dans les années 50, les Lacandons, qui vivaient autrefois dans la jungle entre l’actuel Guatemala et le Chiapas, ont été regroupés en cinq lieux distincts par l’État mexicain, afin de s’emparer de leurs terres. Les Lacandons Chansayab, les plus acculturés en apparence, parlent espagnol, parfois portent la tunique blanche traditionnelle, et les plus âgés se laissent pousser les cheveux qu’ils coiffent en longues queues de cheval. Mais l’ethnologue que nous avons entendu à la radio disait au contraire que l’acculturation des Chansayab est un leurre : il y a les Lacandons du jour et de la nuit ; car le soir venu, c’est le moment des réunions de famille, de la transmission jalouse et précautionneuse d'histoires, de connaissances et de modes de vie. À neuf ans, un Lacandon sait déjà reconnaître des centaines de fleurs. Un chaman adulte, des milliers.
Une balade dans la jungle avec une dame du village d’une soixantaine d’années. Elle ne rigole pas, nous considère gravement. Nous passons un torrent à gué, et je crois plusieurs fois qu’elle va être emportée par le courant. Au milieu du chemin, un monticule de pierres se dresse dans le chaos de lianes et de troncs : une pyramide d’une vingtaine de mètres. Il y en a tellement, de ces vestiges, par ici, qu’à chaque fois qu’on cherche, on trouve.
J’ai passé le reste de l’après-midi à lire les écrits du Sous-Commandant Marcos, dont je me demande bien aujourd’hui, toujours dans la clandestinité à presque soixante-dix ans, à quoi il occupe ses journées. Est-ce qu’il administre ce qui demeure du zapatisme ? (mais qui nous dit que dans quelques jours, des milliers d’insurgés ne vont pas émerger pour la seconde fois des collines ?), écrit-il des poèmes depuis le fond de la montagne ? N’en a-t-il pas assez de cette vie silencieuse dans le froid et l’humide, ou bien ne sait-il plus vivre que celle-ci ?
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