Je fais danser les élèves avec des pancartes en main, pour illustrer les fonctions de la phrase simple. Au moins on s'amuse. Ensuite, j’entame un long monologue mental sur le devenir du roman, qui recoupe bord à bord mes interrogations sur le devenir de mon roman à moi. Enfin, je déniche une version numérique de la GMF, afin d’avoir à chaque seconde toute la grammaire dans ma poche.
Ce texte donc, sur le devenir du roman, qui s’appellerait « L’Imaginaire », rien que ça, et qui lierait la catastrophe mondiale où nous allons à l’art du roman. À la fin, ce texte proposerait une méthode pour un acte dérisoire de sabotage. Il faudrait placer de petits pains d’imaginaire dans quelques lieux nodaux de la société, parmi lesquels les livres, mais pas seulement, qui menacent d’être balayés par la catastrophe. Et on appuierait sur le détonateur, afin qu’on recommence à croire en les vertus magiques des histoires. L’enjeu, c’est que le souffle déplace le réel.
Journée épuisante. J’enseigne la littérature dans une langue que mes élèves n’aiment pas et ne comprennent pas, alors je fais le zouave pour qu’on passe tous un moment pas trop désagréable. Je découvre les nouvelles de Mariana Enríquez.
Au ciné, Sueños de primavera, où B. a fait de la figuration. Le film est techniquement très mauvais, avec des images léchées comme dans une publicité danone. Les plans droniques sont interminables et la moindre ligne de dialogue sonne faux. Mais nous sommes tellement habitués à voir des films, qu'on les aime ou non, tous parfaitement joués et réalisés et qui constituent 99% de ce qui parvient à nos écrans, que nous ne comprenons plus l’exploit que c’est de faire un film qui, simplement, tient la route.
Hier soir, petits fours à l’ambassade pour la venue au Guatemala de Philippe Claudel. L’occasion pour tout le monde de se gargariser de la grande réussite éducative du lycée, et de redire avec ferveur l’importance pour la jeunesse de la littérature. L’après-midi même, au cours d’une table ronde organisée entre Claudel et nos élèves parmi les plus brillants, ceux-ci rivalisaient de synonymes pour dire combien la littérature leur était précieuse – tout en admettant à demi-mot qu’eux-mêmes, quand ils lisaient encore, ne le faisaient plus que contraints et forcés. Pour stopper le robinet d'eau tiède, un collègue a choisi de les provoquer en leur disant que, de toute façon, la littérature ne change pas le monde, et qu’en pensez-vous. « C’est consternant », lui a répondu un adulte. Plus tard, dans la voiture, je me disais que s’il y a une question pour laquelle il est légitime de se fâcher à propos de littérature, c’est bien celle-ci.
Je dors mal. Hier, j’étais sur le point de me fritter avec un type dans le tráfico parce qu’il m’était rentré dedans. Les nouvelles de Mariana Enriquez sont de parfaits petits mécanismes d’indécision narrative.
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