À Livingston. Ce vieux type à la Casa Rosada, la soixantaine, maigrelet sinon maladif, rares cheveux gris filasses, reste planté toute la journée sur son banc – comme moi, sauf que lui ne fait rien. C'est un Américain, aux manières caricaturales, je remarque qu'il a toujours un verre à la main. Il surjoue la familiarité avec le dueño de l'hôtel et fait des blagues vaseuses, en anglais, auxquelles chacun se sent tenu de réagir. Et quand arrive une jolie fille, bien jeune et bien pâlotte, il ne la lâche pas d'une semelle et lui paye des verres jusqu'à ce qu'elle en ait marre. Tout en lui est flasque et me met mal à l'aise. Qu'est-ce qu'il fout ici ? – Peut-être, puisqu'il m'observe lui aussi du coin de l'œil, se pose-t-il la même question pour moi.
La tristesse de voir ces gosses de trois ou quatre ans que leurs parents, pour être tranquilles, ont calés avec un téléphone sous les yeux afin qu'ils s'occupent sur Roblox, Ninja Fruit, ou empruntent le long tunnel des tiktok kids. On en voit dans chaque restau au Guatemala, dans les centres commerciaux comme dans les comedores, à côté des adultes qui travaillent ou prennent un verre, soudain délestés de leurs obligations parentales. Ces bébés restent silencieux pendant des heures, allongés sur le ventre, la tête penchée sur l'écran et les jambes qui gigotent machinalement. Ils ne disent rien du tout, ces bébés qu'on sacrifie.
L'étrange anecdote que P. a racontée hier : la cimenterie El Progreso conduit des programmes de charité bien comme il faut, parmi lesquels la mise en place à titre gracieux de dalles de béton dans les maisons des communautés rurales, principalement dans les toilettes et la cuisine, pour améliorer les conditions d'hygiène. (Les esprits chagrins diront qu'ainsi habitués au béton, les mêmes gens se paieront plus tard d'autres dalles pour les autres pièces de la maison) Surtout, une dame d'un village s'est plainte au cours d'une réunion publique, et ils n'avaient pas pensé à ça : avant, quand on laissait tomber son bébé au sol, il s'éclatait la tête sur la terre battue et c'était jamais bien grave. Maintenant, il s'éclate la tête sur du béton et ça saigne beaucoup...
Parfois, ce n'est pas la flemme, simplement. C'est plus lourd de conséquences. Parfois je ne veux plus enseigner, avec tout ce qui est compris dans le périmètre de ce mot. Parfois, je ne crois plus qu'il soit possible de transmettre quoi que ce soit de ce que je pense fondamental. Je me trompe, bien sûr. Mais dans cet état-là, quand l'acte d'enseigner – être debout devant les élèves et dire un truc, ainsi que ça se passe la majorité du temps – est insensé, alors à quoi bon ? À quoi bon être pertinent plutôt que démago, rigoureux plutôt que fainéant, attentif plutôt que de s'en foutre de leurs tronches ? Ces temps-ci, se dire à quoi bon est devenu dangereux – et j'y résiste mal.
Revu Stranger than Paradise – vu pour la première fois il y a une quinzaine d'années – je me souviens, c'était rue d'Antrain : tout excité après l'avoir découvert seul, dans la même journée je m'étais empressé de le montrer à M., et on avait descendu une bouteille de whisky et fumé beaucoup trop devant la petite télé. J'étais tombé amoureux d'Eszter Bálint et je voulais devenir John Lurie. – Cleveland, Florida, New York. Les bretelles et les chemises à carreaux. Le film n'a pas changé. Je suis toujours amoureux d'Eszter Bálint et je garde l'espoir, un jour, de me réveiller John Lurie avec un chapeau.
« Quand l'ébriété est à son comble et que cessent les chants, les arpèges de la guitare, le ronflement des tambours et la plainte des harpes, des baraques qui ceignent Piura comme une muraille sortent de soudaines ombres défiant le vent et le sable : ce sont des couples jeunes, illégitimes, qui se glissent jusqu'au maigre bois de caroubiers qui pose une tâche sur les sablons, jusqu'aux petites plages cachées sur les rives du fleuve, aux grottes qui regardent vers Catacaos, et les plus audacieux jusqu'à la limite du désert. C'est là qu'ils font l'amour. »
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