Aujourd'hui encore dans le Chiapas mexicain, on croise à l'entrée des villages, autour de San Cristobal de las Casas ou d'Ocosingo, des panneaux avertissant que nous entrons en territoire zapatiste. Sur leurs terres, les Indiens, organisés militairement, politiquement et socialement, se battent pour que soient reconnus leurs droits, leurs cultures, leurs langues, leurs vies, contre la machine à broyer de l’État mexicain – qui se confond toujours, en lisant leurs textes, avec le libéralisme prédateur et le monde des dominants. Ils se battent pour ne pas disparaitre. Dans le Chiapas, comme au Guatemala, on meurt toujours dans les campagnes de maladies moyenâgeuses. Ils se battent pour – c'est une formule importante – « un monde où aient leur place de nombreux mondes ». Je ne crois pas qu'il soit naïf de dire que leur lutte est notre lutte à tous, aujourd'hui encore moins. Chez les zapatistes, les mots ont toujours eu plus d'importance que les armes : avec les armes ils savent qu'ils seront écrasés ; avec les mots, des types comme moi les lisent encore. Ça fait longtemps maintenant, en 2014, que le Sous-Commandant Insurgé Marcos a annoncé qu'il cesserait d'être le porte-parole (ou plutôt el personaje) des zapatistes, revenant à l'anonymat du Sous-Commandant Insurgé Galeano – prenant le nom d'un professeur zapatiste assassiné, car les zapatistes honorent les morts en prenant leurs noms – Marcos était un autre de ces noms. Le Sous-Commandant s'inscrit dans la longue tradition des guérilleros-écrivains. Il a le verbe haut, travaille ses images et sa rhétorique, défend les siens et l'idée d'un autre monde. Surtout – ce que nous avons sans doute un peu perdu, en Europe –, lui et les zapatistes ont l'opiniâtreté de passer des mots aux actes, et de combattre l'adversaire sur le plan du désir. Et puis ils s'organisent, depuis très longtemps, 1983 précisément. Comment ne pas s'y intéresser ? Le texte qui suit date de 2003 ; Marcos relate la création des caracoles, des régions zapatistes organisées en communautés autonomes, au moment où elles prennent la place d'autres organisations territoriales moins élaborées. Comme souvent, Marcos utilise des récits et des légendes indigènes du Chiapas pour donner vigueur à son propos. Ici, c'est l'image de l'escargot (caracol) qu'il utilise pour raconter la création de ces nouvelles structures communautaires, toujours actives aujourd'hui.
« Ici, on raconte que les plus anciens disent que d’autres bien avant eux disaient que les tout premiers de ces terres avaient en grande estime les escargots. On raconte qu’ils disent qu’ils disaient que l’escargot représente le fait de pénétrer dans le cœur, qui est le nom que les tout premiers donnaient à la connaissance. Et on raconte qu’ils disent qu’ils disaient que l’escargot représente aussi le fait de sortir du cœur pour aller de par le monde, qui est le nom que les tout premiers donnaient à la vie. Mais pas seulement, on raconte aussi qu’ils disent qu’ils disaient qu’avec l’escargot on appelle les autres pour que la parole s’écoule des uns aux autres et que naisse l’accord. Et on raconte qu’ils disent qu’ils disaient que l’escargot aidait les oreilles à entendre même la parole la plus éloignée. Voilà ce qu’on raconte qu’ils disent qu’ils disaient. Moi, je ne sais pas. Moi, je marche main dans la main avec toi et je te montre ce que voient mes oreilles et ce qu’entendent mes yeux. Moi, je vois et j’entends un escargot, le pu’y, comme on l’appelle dans la langue ici.
« Chut ! Silence. L’aurore fait déjà place au jour naissant. Oui, je sais qu’il fait encore noir, mais regarde les cabanes qui s’illuminent petit à petit à la lueur des feux. En cet instant précis, nous sommes des ombres parmi les ombres, personne ne nous voit. Mais si quelqu’un nous voyait, il nous inviterait certainement à prendre le café. Avec ce froid, ce serait le bienvenu. Comme est bienvenu le contact de ta main dans la mienne.
« Regarde, la Lune glisse vers le couchant, elle cache son ventre gros de lumière derrière les montagnes. Il est temps de nous en aller, d’abriter nos pas dans l’ombre de la grotte, là où se soulage le désir, et la fatigue avec une autre fatigue plus agréable. Viens là, avec la peau et les mots je te glisserai des mots doux: “¡Y, ay, cómo quisiera ser / una alegría entre todas / una sola, la alegría con que te alegrarás tú / Un amor, un amor solo: / el amor del que tú te enamorases. Pero no soy más que lo que soy.” [« Ô, comme j’aimerais n’être qu’une seule joie entre toutes, une seule, celle qui te réjouit à toi. Un amour, mais un seul, celui auquel toi tu succomberais, toi. Las, je ne suis rien d’autre que ce que je suis.] (Pedro Salinas, La voz a ti debida). Arrivés là, nous ne regarderons plus rien, mais, dans cette douce torpeur du désir parvenu à bon port, nous pourrons écouter le bouillonnement d’activités de ces zapatistes qui s’obstinent à subvertir le temps lui-même et qui brandissent à nouveau, comme s’il s’agissait d’un drapeau, un autre calendrier… celui de la résistance. »
L’ombre et la lumière s’éloignent, sans s’apercevoir qu’une cabane est restée éclairée toute la nuit. Maintenant, à l’intérieur, un groupe d’hommes et de femmes partagent café et silence, comme ils ont auparavant partagé la parole. Pendant plusieurs heures, ces êtres au cœur brun ont tracé avec les idées un grand escargot. En partant d’une échelle internationale, leur regard et leur pensée se sont tournés peu à peu vers l’intérieur, passant successivement par l’échelon national, puis régional et local, jusqu’à aboutir à ce qu’eux appellent « le Votán, le gardien et le cœur du peuple », les peuples zapatistes. Ainsi, au niveau de la spire la plus extérieure de l’escargot, des mots sont pensés, des mots tels que « mondialisation », « guerre de domination », « résistance », « économie », « ville », « campagne » et « situation politique » tandis que d’autres sont gommés, après la question de rigueur: « C’est clair ou il y a des questions? » À la fin du cheminement du dehors vers le dedans, au centre de l’escargot, il ne reste plus qu’un sigle: EZLN [Ejército Zapatista de Liberación National]. Après viennent des propositions et se dessinent dans la pensée et dans le cœur des portes et des fenêtres qu’ils sont les seuls à voir (notamment parce qu’elles n’existent pas encore). La parole impaire et dispersée commence à emprunter un chemin commun et collectif. Quelqu’un demande s’il y a accord. « Il y a accord », répond affirmativement la voix, désormais collective. On dessine de nouveau l’escargot, mais cette fois en sens inverse, du dedans vers le dehors. La gomme suit, elle aussi, le chemin inverse, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une phrase occupant tout le vieux tableau noir. Une phrase qui n’est qu’élucubration pour beaucoup d’autres, mais qui, pour ces hommes et pour ces femmes, est une raison de se battre: « un monde où aient leur place de nombreux mondes ». Un peu plus tard, une décision est prise.
Maintenant, c’est le silence et l’attente. Une ombre sort sous la pluie nocturne. Une étincelle éclaire un bref instant son regard. L’obscurité rétablie, un filet de fumée s’échappe de ses lèvres. Les mains derrière le dos, il entame une promenade sans but, revenant sans cesse sur ses pas. Il y a quelques minutes, là, à l’intérieur, une mort a été décidée…
Des montagnes du Sud-Est mexicain.
Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, juillet 2003.
(À suivre…)
In Mexique, Calendrier de la Résistance, Sous-commandant insurgé Marcos, traduit de l'espagnol (Mexique) par Angel Caído, Éditions de l'Éclat, 2023
Laisser un commentaire